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PERSISTER

Préface de Pinceau nomade (éd. New world press, Pékin 2016)


Je peins par volonté de vivre, pour me régénérer, en pensant que cela peut régénérer ceux qui regardent. Je crois encore en ce qui peut nourrir, alimenter, contribuer à reconstruire, même après une tuerie (phrase partiellement écrite quatre jours après les attentats de Paris; la bibliothèque où je travaille est à cent mètres d'un des lieux de massacre).

En Chine on m'a plus d'une fois posé la question du rapport de mes œuvres avec les tensions sociales ou tragédies contemporaines. En effet rien ne semble en transparaître, pas plus que les guerres vécues par la Hollande alors que Vermeer et ses contemporains peignaient une tranquille vie domestique. Il ne s'agit pourtant pas de se couper du monde, il est d'ailleurs devenu impossible de s'isoler comme les peintres lettrés de l'ancienne Chine. Même sur cette montagne loin des fureurs du monde, des Résistants furent tués il y a « longtemps », des familles ont été anéanties par des suicides il y a quelques jours ou quelques mois. Et sur cette plage, des migrants viennent échouer, vivants ou morts. Alors il reste à vivre, « voler, simplement voler » dit Jeanne Gatard, fidèlement attentive à mes créations depuis 30 ans, fille d’un Résistant fusillé. Tout est dans le « simplement ». Se relever, simplement se relever par un grand rouge sur vert, par quelques petits griffonnages. Voyez les Feuillets d’Hypnos de René Char, écrits à la montagne pendant les brefs moments de calme entre deux tragédies.

Je n'ai pas l'impression de briser les conventions (hormis les académismes chinois d'encre traditionaliste et de peinture à l'huile assimilable à de la communication visuelle) mais de trouver des combinaisons, des associations qui n’ont pas encore été faites. En me cherchant je propose, j’offre. Je suis rétif à tous les dogmes, qu’ils soient anciens ou flambant neufs, d'ici ou d'ailleurs; aux marques de fabrique réclamées par le marché ; et je n'ai pas de passion exclusive pour la peinture seule. Enfant, je ne dessinais guère plus qu'un autre, j’inclinais plus pour l’archéologie et l’exploration. Je n’exprime pas tout en peinture, pas plus que je ne m’exprime en une seule langue, pas plus que je ne viens d’une région unique.

De 1980 à 1983, je dessinais dans des petits carnets (jamais de grands formats), je pratiquais la photographie. Je suis allé voir beaucoup de chorégraphies contemporaines américaines, entre autres Merce Cunningham avec John Cage, et françaises, entre autres Philippe Decoufflé. J’ai arrêté ; j’y reviens, mais c’est moi qui danse. Et c’est du flamenco. Les voix et rythmes du flamenco sont au-dessus et au-dessous de la peinture. Ce sont des cris qui rient de leurs douleurs. Le flamenco, plus que d'autres musiques déploie le jeu des pleins et des vides, ouvre des silences, joue du flux de la vie, perturbe la narration, ne prévient que les initiés de ses revirements. Si je ne pratique pas la danse, la musique et l’écriture je ne peins pas. Il me faut une diversité des personnes et des pratiques, fréquenter des sciences et la musique autant que les arts plastiques.

Je vais et viens entre Paris, la Chine, l'Espagne, l'Ecosse, la Bretagne, etc. Mais aussi entre différentes démarches, l'apparente hétérogénéité de mes différentes périodes en témoigne. Il s'en dégage pourtant des constantes ou des fils conducteurs.


Extensions

Aucun de mes tableaux ou lavis n'est complet, tous sont des ouvertures sur un tout, conçus de telle manière que le regard puisse sortir dans n'importe quelle direction et construire des suites possibles. Ce n'est pas moins spirituel que la projection mentale dans le shan shui ; j'aspire à produire une échappée par l'intérieur de la forme (Jarre mouchetée), par la profondeur de la chose triviale ; cette profondeur est sans nom, 无名 ; si je dis en quoi elle consiste je suis un imposteur car elle ne sera plus la vôtre.


Bruissements

Autant que voir, écouter ce qui s'offre à l'ouïe nourrit la peinture. Il ne s'agit pas que de la musique construite: les sons de tous les jours produisent un bruissement qui agit comme une présence féminine bienveillante. Fatigué, je ferme les yeux pour écouter les notes allongées du métro en marche avec quelques bribes de conversations dans des langues diverses. Une terrasse de café bien peuplée produit un des meilleurs bruissements, des voix multiples, des morceaux de phrases intelligibles puis inintelligibles qui deviennent intimes. Je repense à la phrase de John Cage « Je n’ai jamais écouté un son sans l’aimer ». Je les bois avec délice et j'en peins des équivalences. C'est aussi une broussaille, un maquis, un bouillon de culture.

Colorations

Mon long séjour chinois m'a amené à une pratique radicale de la couleur avec des superpositions de différentes textures. La complexité et l'intensité de la sensation colorée ainsi produite permet de rejoindre des résonances, une autre forme de bruissement, un questionnement sur le statut de ce qui est donné à voir. Ce travail a donné lieu à un mémoire de recherche à l'université de Paris 8.

L'encre de Chine semble une pratique en noir et blanc, mais la tradition chinoise parle des "cinq couleurs de l’encre", et la chose est plus complexe encore. J’ai opposé l’échelle rectiligne des gris qui va du noir au blanc au cercle et à la sphère des couleurs qui peuvent être parcourus en tous sens. Mais il y a dans la peinture à l’encre d’autres variables que l'échelle des gris, qui seraient à placer sur une forme beaucoup moins précise qu'un axe ou une sphère, sur une nébuleuse comprenant des gris moyen cotonneux, du noir rêche veiné de blanc ou non et d'autres appellations à venir pour ces masses composites formant des polychromies.


Déviations

Situation fréquente: je souhaite peindre un personnage dans une posture spécifique, avec une grimace adéquate. Voici une première touche, et le pinceau (ou le crayon) est toujours dévié (comme la narration de Jacques le fataliste). Il aime plus que tout suivre un autre chemin que celui qui lui est demandé, qui a été pensé, élaboré. « Je peindrais volontiers mes légères pensées, mais déjà le pensant mon penser est changé » (Etienne Durand (1586-1618), Stances à l’inconstance). L'amorce offerte à la vue impose un autre développement. Je décide d’accepter que le choix à peine fait soit aussitôt contrecarré par la déviation, l’attracteur en embuscade. Il en résulte que je ne sais pas si le premier coup de pinceau ou de crayon sera d’essence animale, végétale ou humaine. S’il y a montagne, arbre, animal ou autre figure, je ne les ai pas cherchés, ce sont eux qui me trouvent. Telle est le sort de l’intention, face au monde qui réclame, elle relève des trois. Le pinceau revient sur lui-même, s’épanche à l’excès; les humeurs de l’encre imprègnent le papier comme la fatigue imprègne les draps.

Les figures n'apparaissent donc pas mentalement avant de peindre, mais sur le papier, quand le pinceau ou le crayon est déjà en action. Le travail consiste à savoir les gérer. "L'homme est capable de faire ce qu'il est incapable d'imaginer", écrit René Char (Les feuillets d'Hypnos n°227). L’objet du désir, du souci, de la préoccupation n’a pas plus de forme que la « grande image » de Laozi.

A quoi est-ce que je pense en peignant ? Ce ne sont pas des pensées, plutôt des états d'esprit, je peux être serein ou furieux. Je suis avant tout à l’affut des signes présents dans la tache, il faut comme un prédateur bondir et les saisir. Puis c’est du toucher : caresser, empoigner, malaxer, effleurer, chatouiller ; passer sans gêne de l’un à l’autre comme le savent les enfants. Et faire apparaître la figure en lui permettant encore de s’échapper. Chaque engagement me mène à une déviation.

La meilleure capacité est celle de voir tout de suite le devenir d’un coup de pinceau de grande amplitude, par déploiement non seulement du poignet mais du bras, du torse, du corps entier.


Difformités

Cette tache c’est un corps et pas seulement son image ; incomplet, avec sa difficulté d’être, sa difformité. Il dansera quand même. Mon encre n'est pas pour le shan shui, elle est pour la vitalité des sans voix, des informes, des malformés, des pas encore formés, de ceux qui tâtonnent, des sans certitudes, des sans vérité, de ceux qui n'ont pour territoires que de dérisoires parcelles. Les difformes, c’est notre avenir et notre présent. Force est de se rendre à l'évidence: l’épanouissement annoncé de l’espèce humaine ne se produit pas ; j'entre donc dans des impasses, je ne montre qu’une partie, je simule l’infirmité ou l’ignorance. Grognements, fureurs, borborygmes, difformités, gribouillis, démangeaisons, prurit, exaspération. Pourquoi peindre? Pour exister et faire exister ce qui en moi en vous est sans voix, infirme. Parce qu’un « unique trait de pinceau » donne un corps en génération spontanée, une trajectoire, une vie, dans l’instant.

Incomplétudes

Cerner une forme c'est l'enfermer. Les figures convenues facilement identifiables sont d’un ennui toxique. Si vous voulez tout de suite identifier c’est que vous n’aimez pas les énigmes. Si vous n’aimez pas les énigmes pourquoi acceptez-vous Laozi et les équations? Cette figure, si vous ne la complétez pas il m’est impossible de le faire à votre place. Si vous ne la complétez pas vous ne participez pas, vous n’existez que dans une contemplation passive, qui n’est donc même pas une contemplation. La vie ne se perpétue qu’avec des jeux de cache-cache.


Paris, Séville, septembre 2015 – février 2016